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“Impressions dissonantes” sur la crise en cours | Geoffroy de Lagasnerie

Nous devons aujourd'hui nous méfier de nous-mêmes”, prévient le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie, auteur de La conscience politique (éd. Fayard), dans ce texte qu'il a publié sur Facebook, et que nous reproduisons avec son autorisation sous forme de tribune. 

Je voudrais ici livrer des impressions un peu dissonantes sur la période en cours. Comme une manière d’exprimer un décalage par rapport à la situation.

Tout le monde comprend la nécessité de prendre des mesures pour freiner la propagation du Covid-19. Et il ne s’agit pas ici, évidemment, d’en mettre en question le principe. Mais les dispositifs sociaux sont toujours investis par des passions et des fantasmes collectifs. La lutte contre l'épidémie et la politique du confinement sont l’occasion à la résurgence de pulsions particulièrement problématiques. Des affects s'emparent de nous presque à notre insu, qui structurent notre manière d'appréhender le présent et font régner une ambiance étouffante. Nous devons aujourd'hui nous méfier de nous-mêmes si nous ne voulons pas que les valeurs qui structurent notre rapport à la pandémie donnent naissance à un monde durablement irrespirable. 

1. Nous devons d'abord nous méfier d'une certaine forme de dolorisme.

Beaucoup s’indignent de voir à leur fenêtre des personnes marcher, faire du vélo ou du jogging pendant des heures. De nombreuses voix s’élèvent pour exiger un confinement total voire un couvre-feu. 

L’injonction à “rester chez soi” et la nécessité de la distanciation sociale fournissent un prétexte pour renforcer les pulsions de contrôle de chacun sur chacun. Mais ces prises de positions illustrent surtout une tendance à ne pas appréhender la lutte contre la maladie en termes rationnels (on se demande bien quel problème pose le fait que certains se baladent s’ils le veulent pendant des kilomètres s’ils le souhaitent la nuit). Nous l'éprouvons comme une sorte de rituel d’expiation collective, comme cérémonie de la douleur à laquelle chacun devrait prendre part obligatoirement, dans une logique sacrificielle. C'est presque comme si nous activions des schèmes magiques et primitifs : la souffrance collective comme cérémonie de rédemption qui nous assurerait la guérison rapide. Ces demandes sont souvent formulées en invoquant la souffrance des soignants : “Des gens meurent, les soignants sont débordés, restez chez vous. ”Comme si, parce que les médecins et les infirmiers souffrent, il fallait que tout le monde souffre, et souffre le plus possible même inutilement. La critique adressée à ceux qui ont rejoint leur résidence secondaire ou vivent leur confinement sur le mode des “vacances”, est révélatrice de la même tendance.

2. Nous devons nous méfier de la tendance à faire comme si la maladie était une malédiction dotée de sens.

Personne ne le formule aussi explicitement mais nombreux sont les indices qui montrent la prégnance du schème de l’épreuve et du “ce n’est pas un hasard”. Déjà on voit les essayistes qui se précipitent pour désigner la pandémie comme occasion pour l’humanité de se réinventer, de transformer son rapport aux êtres et aux choses, de mettre en question la mondialisation, le mode de transport, le capitalisme, et qui travaillent à signifier ce qui nous arrive comme un fait malgré tout purificateur, heureux peut-être, comme une chance - et qui ne serait sans doute pas arrivé si nous n’avions sombré dans de tels égarements et excès. On dirait qu'ils s'en réjouissent. 

De nombreux discours sont arrimés à l’idée répugnante que la maladie est source de régénérescence. Cette perception apparaît dans le développement d’un naturalisme naïf qui voudrait que le règne animal et végétal retrouve aujourd'hui son harmonie maintenant que l’homme, être impur et dangereux, disparaît. Les vidéos se multiplient qui montrent une nature qui reprendrait ses droits suite la disparition de l’homme de l’espace public (dauphin, renard, loup, rats, pigeon, poissons en tous genre). De là à dire que la maladie est une processus vertueux, il n’y a qu’un pas.

Un discours progressiste doit toujours affirmer l’axiome : une maladie n’a pas de sens, elle n’a pas de vertu, elle n’est jamais bénéfique. 

3. Nous devons nous méfier du familialisme qui caractérise notre manière de faire régner l'obligation de distanciation sociale.

Le confinement a produit un éclatement et une délégitimation de toutes les formes de vie non institutionnelles et familiales. L’autorisation de certains contacts et l’interdiction d’autres a produit une reconfiguration psychique des liens que chacun de nous entretient avec les autres - certaines relations intimes ont été définies comme des relations étrangères que nous ne pouvons plus entretenir : il est possible de vivre à 8 dans une maison si l’on est mari et femme avec enfants et grands parents mais deux amis célibataires ou amants qui n’habitent pas ensemble mais pourraient malgré tout être vus comme formant une petite unité domestique sont interdits de se voir. Un policier est placé entre eux. 

Le confinement redistribue le dedans et le dehors du cercle de la vie de manière brutalement institutionnelle, irrationnelle et désigne comme des étrangers qui n’ont plus vocation à se voir, toutes celles et tous ceux qui vivent autrement que selon le schéma de la famille nucléaire sous le même toit. Il est pensé de manière homogène et brutal indépendamment des modes de vies et des conditions sociales.

Le confinement tel qu’il est pensé dans sa forme actuelle accomplit le destin réactionnaire d’une éradication des relations non familiales et soutient une économie psychique qui, de fait, dévalorise symboliquement toutes ces formes de vie et les qualifient comme superflues, avec les souffrances psychiques que cela occasionne mais que personne ne prend au sérieux pour évaluer les bénéfices du confinement . Seuls quelques articles se sont inquiétés par exemple de l'absence totale de réflexion sur la précarisation brutale des travailleurs du sexe.

4. Comme un malheur ne vient jamais seul, l’épidémie est l'occasion à une multiplication des journaux de confinement publiés par les écrivains.

Beaucoup s’en moquent parce que s’y expriment, et c’est vrai, toutes les formes de racisme de la culture : la mise en scène de soi dans son intérieur, à écouter de la musique, lire, écrire, travailler, jouer avec son chat ou ses enfants... Mais au-delà d’être des expressions naïves du contentement bourgeois d’être soi (qui définit depuis assez longtemps ce qu’on appelle la littérature française), ces textes révèlent une tendance que l’on observe dans toutes les classes sociales : la présentation de cette période comme moment de re-centrement sur l’essentiel, sur les petits bonheurs de la vie simple et familiale, contre les plaisirs artificiels et corrupteurs de la vie d’avant : sorties, boissons... Nous devons nous méfier des valeurs de l’anti-modernité auxquelles nous recourrons pour donner sens à notre manière de vivre le confinement. Personnellement j’ai beaucoup apprécié la politisation critique du confinement que François Ruffin a lancée hier : “Si nous sommes enfermés, aujourd’hui, ce n’est pas à cause du virus : c’est à cause de leur nullité. Parce que la France est dépourvue de tests, malgré les semaines qu’avaient nos dirigeants pour observer la Chine, l’Italie, et nous préparer.”

 

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5. Nous devons enfin nous méfier de la résurgence de l'affect national.

La diffusion du risque épidémique produit une intensification terrifiante de sentiment de l’appartenance de chacun à un corps national auquel il doit des obligations, avec toutes les conséquences autoritaires qui découlent toujours d’une telle perception. Déjà, on observe le plaisir des uns à exercer du pouvoir sur les autres au nom de cet “esprit collectif” : une surveillance généralisée des comportements s’est mise en place : de nombreux faits de délation envers des individus qui ne respectaient pas le confinement ont été reportés. J’ai vu moi-même un individu se faire crier dessus parce qu’il marchait dans la rue sans masque. Cette intolérance aux petites déviations et cette surréaction aux déviances sont typiques des sociétés traditonnelles dans lesquelles s’accroît l’emprise de la conscience collective sur les consciences individuelles. L’appréhension de ce qui arrive comme nécessitant une “mobilisation nationale” explique pourquoi les gouvernants se sentent autorisés à mettre en place les mesures les plus régressives sans aucune limite : envoyer des personnes dans les champs, défaire le droit du travail pour les plus exploités, déroger à la constitution, démanteler la procédure pénale et les droits de la défense, renforcer les pouvoirs de la police. A cet égard, il est possible que les scènes d’applaudissement pour les personnels de santé auxquelles nous assistons tous les soirs à 20h, aussi bien intentionnées soient-elles, même si elles sont exaspérantes car s’y joignent de nombreuses personnes qui, ayant voté pour les partis qui ont mis en place les programmes de démantèlement de l’hôpital public, sont aussi responsables de ce qui arrive, constituent l’une des modalités de renforcement de cette aspiration purement fictive à la fusion dans une communauté soudée, et intensifient des affects qui vont moins dans le sens de la formulation d’une politique oppositionnelle rationnelle que dans celui de la mise en place de mesures autoritaires, privatives de libertés individuelles et de sacrifice des classes dominées au nom de l’intérêt national. C’est la raison pour laquelle tant de gens de droite applaudissent : ils savent que les affects qui découlent de telles scènes débouchent en général plutôt sur des politiques qui vont dans le sens de leurs intérêts. 

Il y a toujours de multiples manières de traverser une crise et de vivre ce qui arrive. La droitisation des sociétés qui s’accélérait avant l’épidémie ne s’est pas arrêtée comme par magie il y a quelques semaines : ce processus est toujours en cours. Il s’accroît même : nos manières de nous rapporter à ce qui arrive marquent un triomphe des valeurs qui la définissent : dolorisme, familialisme, naturalisme, intolérance aux petites déviances, nationalisme.... Aujourd'hui, l'épidémie est effrayante parce que, en plus des dommages physiques qu'elle provoque, tout indique qu'elle nous entraîne vers l'émergence d'une gouvernementalité qui détruit la vie à travers des formes de cannibalisme moral, d'antimodernisme, et de soumission nationaliste.

Texte publié sur facebook et reproduit par les Inrockuptibles.

Geoffroy de Lagasnerie est un philosophe et sociologue français.

Lien permanent Catégories : Coup de gueule, Résistance

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